Jeudi 18 mars 2010
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Du Mexique au Salvador, la Panaméricaine pourfend le Guatemala. D'est en ouest. De nord en sud.
Il est 21h. Dans son pick-up Chrysler lustré du matin, il croise tacots cabossés et ressoudé autant que vitres teintés. Christopher remonte vers Wendy. La circulation est plus chargée que
d'habitude. Trop pour cette heure. Beaucoup. Il y a dû avoir un autre mort - quelque part. A cinq, peut-être dix kilomètres. Un bus arrêté, bardé de voitures de flics, dix minutes plus tard, lui
donne raison. Il entre. Un resto comme tant d'autre à la ceinture de la capitale.Un bar comme tant d'autre sur la Panaméricaine. Un Hooters, celui-ci. Du rock lourd et de la disco, des tables
hautes et des banquettes, des serveuses aux profonds décolletés et quinze écrans télé qui retransmettent toute le même match de NBA ou de championnat européen. Wendy est celle qui a le short le
plus court : Il découvre presque la moitié de son imposant postérieur.
Elle n'a pas choisi ce job par vocation. Mais elle est bien payée grâce aux généreux pourboires des clients. L'équivalent de 400 dollars/mois. Les bars à « hôtesses », les vrais, paient
mieux sans doute. Mais elle a des principes. C'est précisément ce qu'elle se disait ce matin dans son demi-sommeil. A cinq heure, un tremblement de terre – pas un gros, magnitude 5,5 – l'a
réveillé. Rien de grave – pas de dégâts matériels, cette année, c'est la sècheresse qui a posé problème – mais elle n'a pu se rendormir. Elle a contemplé quelques instants, par sa fenêtre sans
rideau, les nervures rouge qui, toute la nuit, serpentent lentement sur le Pacaya. Elle entend son voisin claqué la porte, puis se rallonge.
Fernando espère ne pas avoir réveillé sa femme. Dans leur taudis de tôle, le moindre bruit se décuple. Tous les matins, il se lève à 4h30. Il doit être à 7h30 dans son usine de biscuit, où il
vérifie le bon fonctionnement des machines. Il lui faut deux heures et trois camionetas – school bus peinturlurés par chaque compagnie qui traversent pueblos et pays en tout sens – pour y arriver.
Le même type de camionetas que celle dont un chauffeur se fera descendre, dans quelques heures. Ça fera deux cette semaine. Il a l'impression que le rythme augmente. Mais impossible de faire
autrement. Il n'y a pas moins cher. Et ses trajets lui coutent déjà 20% de son maigre salaire. Il a deux petits à entretenir et sa femme ne vit que des ménages qu'elle peut faire ou des tortillas
qu'elle parvient à vendre.
Parmi ses clients réguliers, la famille Léal Orellana habite une grande demeure de bois décorés de vierges, de bureaux empire, de peintures plastifiées et de tapis persans. De fleurs, fausses ou
vraies, ornent les tables. Il faut la journée pour nettoyer chaque pièce et chaque meuble. Elle y passe quatre jours par semaine depuis deux mois, sous la surveillance de madame. Monsieur est
avocat. À la Antigua et ne se déplace qu'en berline blindée. Surtout quand il se rend chez Giròn. Il enfile son costard kevlar, décapsule une gallo et sonne son chauffeur.
Giròn est politicien. Il est aussi dans les « affaires ». Aujourd'hui justement, il doit voir son avocat pour discuter de sujets « sensibles ». Mais il préfère rester discret.
Non. Ce qui l'occupe actuellement, outre son condominio zone 15 qu'il loue pour légaliser ses dollars, ce sont les embryons de conflits sociaux qui agitent le pays. La saison fût rude.
Difficilement, ils ont évités un plan de secours du gouvernement visant à distribué du riz aux régions les plus touchées par la sècheresse et la famine. Les impôts furent sauvés. Maintenant, il
faut faire avec les mécontents. Il sirote un Zacapa Centenario et pense à ces gens qui, après avoir manifesté, iront se sauver dans la bière et le tabac, finiront endormis sur un escalier ou un
trottoir. Il sourit. Il se fait un rail.
José-Pedro a fuit la rue. Devant les force de l'ordre encadrant massivement la procession, il a préféré s'éclipser. Le fait est nouveau et il y a trop peu de temps encore, les défilés
protestataires étaient réprimés dans le sang. On ne sait jamais quand, si, ils vont attaquer. Il entre dans un comedor, restaurant aux tables de jardins et aux chaises en plastiques d'une dizaine
de couverts, proposant en général un plat unique à base de riz, de poulet et de tortillas pour deux euros. Il ôte sa veste en cuir et pose son chapeau de cowboy sur une table. Il s'assoit. Il
commande une gallo à la place du refresco – eau purifié à gros bouillon agrémenté de sirop en poudre. Déjà il songe à son retour. Quatre heures de routes l'attendent ce soir. Il doit rejoindre sa
ferme et ses enfants. Une heure après, il passe par le marché du terminal, achète quelques produits d'entretien et un CD gravé pour son grand fils. Il remonte dans sa mitsubishi sans pare-choc,
dont une portière est bloquée et deux vitres fissurées. Dans le crépuscule d'une nouvelle journée.
Il croise picks-up autant que vitre teintées. Il est 21h et Christophe remonte vers Wendy.
Par Don Chepe
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